ENTRETIEN : Emel Mathlouthi continue le combat avec son ambitieux nouvel album « Ensen »

La plus pugnace des chanteuses tunisiennes Emel Mathlouthi proclame son grand retour, après quatre ans d’absence avec un audacieux deuxième album intitulé tout simplement « Ensen ».

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Le disque est au diapason de son engagement de longue date, et promet une évolution artistique encore plus loufoque et atypique, allant chercher ses influences du côté des répertoires de Björk, Massive Attack ou encore James Blake. Rien que ça. 

En attendant la sortie, l’artiste a dévoilé un premier extrait « Ensen Dhaif » qui appelle ardemment à un urgent éveil de la société contre l’oppression d’un système pernicieux et tyrannique qui touche toute la planète.

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La chorégraphie du clip est vraiment extraordinaire…
Quelles étaient vos sources d’inspiration par rapport à l’univers artistique de la vidéo, que cherchiez-vous à transmettre ?

Tout d’abord merci. C’est une question tellement large… Par où je commence ?
Dans ma tête j’avais beaucoup d’imageries et de bribes de scènes comme pour à peu près chaque chanson que je compose. Pour celle-ci en particulier j’avais plusieurs éléments d’idées assez précis. Je voulais centrer l’histoire sur le corps d’un ou de plusieurs danseurs, le combat du corps pour se rebeller sortir de l’esclavage moderne, le corps qui se débat, qui lutte, qui crée qui se surpasse.

J’ai passé beaucoup de temps a échanger avec la réalisatrice Allie Avital et je suis très heureuse qu’elle ait pu résumer tout ce que je voyais depuis plusieurs années sur cette chanson, la corde de l’oppression, l’oppression d’un système ou la dignité humaine est écrasée sous le poids d’un capitalisme sans foi ni loi.
Alors avec les danseurs, on a formé une masse qui se réveille et résiste avec ce qu’elle peut, jusqu’à personnifier la violence dans tous ses états, répondre avec nos instincts pour exprimer la violence de l’injustice qui s’abat sur nous.

 

Pourquoi avoir choisi le titre « Ensen Dhaif », y a t-il un message caché derrière celui-ci ?

Cette chanson est un peu cynique fataliste d’apparence, mais en même temps ce n’est pas un appel à l’abandon, à la défaite.
Nous sommes tous des faibles petit hommes écrasés par une minorité qui s’enrichit au dépend du bien être de l’humanité et de la nature. L’être humain est faible devant ce système inégal et injuste qui le pousse à croire à des mensonges d’une réalité où il est maître de son destin, que c’est lui qui tient la clé de l’amélioration de sa situation…

Il est faible par rapport à toute cette hypocrisie car il est déjà broyé par cette machine capitaliste dans laquelle les modèles sont inversés, ce qui est le plus important ce n’est pas ceux qu’il aime, ce ne sont pas ses rêves ou ses sentiments, mais nourrir et rendre cette bête et cette machine encore plus forte. On est toujours un peu dans le film visionnaire Metropolis… mais le faible humain a toujours la possibilité de s’insurger, transgresser, désobéir. Il ne s’avoue pas vaincu et a bien l’intention de montrer son coté loup et primal…

Ce premier extrait semble amorcer un virage beaucoup plus dynamique et entraînant dans votre répertoire.
Votre nouvel album “Ensen” sera t-il entièrement dans cet esprit ? A quoi doit-on s’attendre ?

Le nouvel album est effectivement totalement dans cet esprit, d’ailleurs musicalement, cette chanson a été le premier carreau posé qui a déterminé la direction artistique de l’album, un album humain à base de percussions tunisiennes bien électroniques, de chants libres et sauvages, sans concession, sans artifice.

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Comment s’est déroulée la collaboration entre Valgeir Sigurösson, Amine Metani et vous ?

Sur plusieurs étapes, beaucoup d’étapes… L’album s’est fait sur 7 résidences, 7 villes, 3 continents. Les Cévennes au Sud de la France, La Normandie, Stockholm, New York, Reykjavik puis Sousse et ParisAvec Amine, c’était la rencontre décisive, la dernière étape qui a vraiment donné naissance à l’album. J’avais déjà travaillé sur un titre avec Valgeir, le titre “A cet instant” qui ouvre l’album.

Apres deux semaines passées avec Amine chez moi en décembre 2014, où on a commencé à travailler à partir de bribes de dizaines de rencontres musicales avec plusieurs producteurs électroniques et deux ans d’expérimentations diverses et plus de 4h de bandes, nous avions 80% de l’album et de la production des arrangements.
Nous étions un peu au bout de nos idées, nous avons donc décidé d’aller intensifier et peaufiner les arrangements chez Valgeir à Reykjavik.
Nous avons passé une semaine à essayer plusieurs couches de claviers différentes et plusieurs habillages sonores et j’ai aussi enregistrée presque toutes les voix.

Vous avez choisi de lancer votre propre label pour plus d’indépendance artistique. Quelles sont aujourd’hui les choses que vous pouvez vous permettre que vous ne pouviez pas hier ?

Bien, ce qui change vraiment c’est qu’on a droit à plus de considération et de respect, on est plus un artiste “perdu et paumé”, on est aussi chef de projet et on a une vision.
Les gens du milieu finissent quand même par vous accorder un certain crédit, vous n’êtes plus cette chose malléable, lunatique au grès du vent mais quelqu’un qui sait ce qu’il veut, qui le fait et va au bout de ses idées. C’est certainement plus en accord avec mon projet musical et ça me permet de croire encore plus au pouvoir du “faible petit humain” que je suis et que rien n’est impossible ou inaccessible.

Votre partenariat avec la maison de disque américaine Partisan Records, représente t-il une nouvelle étape dans votre carrière ?

Absolument ! En partant à New York, je réalisais un rêve d’ado. J’étais dans cette ville qui a vu grandir et émerger nombreux artistes que j’ai repris quand j’ai commencé à chanter.
Mais entre le rêve et la réalité il y a une grande marge, celle où le quotidien et la notion de survie absorbent tout, surtout quand on a une famille ou un enfant.
Avoir rencontré ces gens là, et de voir ce que ma musique a pu les inspirer, ça me donne encore beaucoup d’estime pour mon travail, pour ce que j’ai réussi à développer artistiquement et personnellement quand je suis arrivée..

L’album « Ensen » sortira le 24 Février 2017 sous le label Little Human Records. 

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