Kaouther Ben Henia se confie sur son « Zaineb n’aime pas la neige », Tanit d'Or 2016

Après le succès triomphal en festivals de son « Challat de Tunis », distribué dans plus de 15 pays, Kaouther Ben Henia  fait encore une fois fureur avec « Zaineb n’aime pas la neige », qui vient de rafler le prestigieux Tanit d’or aux JCC 2016, ainsi que le prix du meilleur documentaire à la 38ème édition du Festival International du Cinéma Méditerranéen de Montpellier.

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[dropcap]F[/dropcap]ruit de 6 ans de patience et de labeur, le documentaire touche au coeur et à l’universel en montrant la vie et le temps qui passe avec grâce et simplicité.
En attendant la sortie en salle à la fin du mois le 21 Décembre prochain, on vous propose de revenir sur cette saisissante chronique familiale avec sa réalisatrice.

Un entretien où Kaouther Ben Henia revient sur la genèse du projet, le processus d’élaboration, son rapport avec la famille de Zainab et la poésie envoûtante de cet âge fascinant de l’enfance.
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Qu’est-ce qui vous a touchée chez Zaineb pour que vous fassiez d’elle le socle de ce documentaire ?

Dans son livre « Le héros aux mille et un visages » Joseph Cambell décortique le schéma archétypal du « périple» de l’héros dans les mythes qui existent depuis la nuit des temps et constate que celui-ci répond presque toujours à un même cheminement : Il commence par un « appel à l’aventure » (doublé souvent d’un « refus de cet appel ») poussant l’héros à partir loin sur un chemin embuché d’épreuves où il sera aidé par « un guide ». De cette épreuve il sortira grandi et complètement transformé. 

Je pense qu’en m’intéressant à Zaineb j’ai eu instinctivement le sentiment de part ce qu’elle traverse qu’il s’agit d’une petite héroïne des temps moderne. Son « appel à l’aventure » est ce changement radical dans sa vie qu’elle refuse et qui la fait partir au Canada. Elle vit « l’épreuve » de l’exil mais Wijdene est là comme « guide » pour l’aider sur ce chemin et au final comme tout héros mythique ces épreuves la transforment radicalement.

Il se trouve que mon héroïne traverse ce périple à un âge très intéressant : la préadolescence. Un âge où on subit des changements physiques et psychologiques. Zaineb est également quelqu’un de très photogénique avec une très forte personnalité et surtout extrêmement touchante. Il y avait là tous les éléments pour en faire le personnage principal de ce film. 

À quel moment avez-vous eu le déclic en vous disant  “Je vais suivre cette famille et lui consacrer 6 ans de mon existence” ?

J’ai toujours été fascinée par les sagas familiales, l’épreuve du temps, les grands changements et tout cela nécessite de la patience. C’était en regardant les premières images tournées que je me suis dit ce tournage je vais le mener sur le long terme. 

Jusqu’à quel point on peut pénétrer dans l’intimité d’une famille, y a t-il parfois des limites à ne pas franchir par pudeur ?

Quand on tourne un documentaire sur l’intime, les questions d’ordre éthique se posent tout de suite. Qu’est-ce que j’ai le droit de filmer, comment je dois filmer, quelles sont les lignes à ne pas franchir, comment ne pas tomber dans le voyeurisme, bref j’étais tout le temps sur le fil du rasoir. Comme j’avais conscience de tous ces éléments, il était nécessaire pour moi de montrer le film une fois terminé à mes personnages, d’avoir leur retour car au final il s’agit de leur vécu.

Je pense également que le choix d’adopter le point de vue des enfants m’a beaucoup aidé pour être dans la poésie et l’émerveillement propre à cet âge. 

Ce film est-ce un peu une manière pour vous de revivre votre enfance à travers le regard de cette fille ? Où se situe la part de Zainab en vous ?

Oui effectivement, ce qui est extraordinaire avec le cinéma c’est qu’à chaque film j’arrive à ouvrir une parenthèse de vécu qui me permet moi en premier lieu, ensuite les spectateurs de revivre la vie des autres. Le personnage de Zaineb m’a transporté dans l’univers de l’enfance, de la préadolescence et enfin l’adolescence. C’est un âge fascinant. On se construit une identité, on s’initie à la vie, on grandit et on change. On est tous passé par là et on sait ce que cela veut dire. C’est pourquoi Zaineb m’a parlé et je pense qu’elle est capable de parler à tout le monde.

Difficile de ne pas penser à Boyhood, de Richard Linklater qui se proposait de suivre l’évolution d’une famille sur une période de 12 ans. Est-ce un compliment si on vous dit que “Zainab n’aime pas la neige” est en quelque sorte son pendant féminin et tunisien en documentaire ?

Oui j’aime beaucoup ce film et je le trouve brillant. C’est un vrai compliment de comparer mon film à ce chef-d’œuvre !

Concrètement c’était difficile de pouvoir vous consacrer à ce documentaire tout en ayant d’autres projets en parallèle ?

Il faut juste s’organiser pour tout faire, mais en général monter des projets de films est un long processus souvent avec beaucoup de temps mort où on attend des financements où on a besoin de prendre du recul… Le fait d’avoir plusieurs projets sur le feu permet de bien exploiter ce temps mort. Quand un projet est en stand-by j’en déclenche un autre. Ce va et vient m’aide à laisser mûrir les projets et les nourrit les uns par rapport aux autres. Parfois un film peut enfanter un autre. Par exemple le tournage de « Zaineb n’aime pas la neige » m’a aidé pour écrire mon court métrage « Peau de colle » dont l’histoire est inspiré de cet univers de l’enfance.

Pouvez-vous nous parler un peu de votre prochain film de fiction ? Sera t-il une pure reconstitution de l’Affaire Meriam, la jeune fille violée par les policiers ou en sera t-il librement inspiré ?

Non le film n’est pas une reconstitution de l’affaire. J’ai pris beaucoup de liberté par rapport au fait divers. Il s’agit d’un film composé de 9 plans séquences qui retracent cette nuit où Meriam a décidé de porter plainte.

Avez-vous vu d’autres films aux JCC ? Si, oui quel est le film qui vous a le plus marquée ?

Je n’ai pas pu tout voir à cause de l’extraordinaire affluence du public, il était souvent impossible de trouver des places mais parmi le peu de films que j’ai vu j’ai beaucoup aimé « Demain dès l’aube » de Lotfi Achour, un film avec une belle intrigue et un regard juste sur les lendemains de la révolution tunisienne.
J’ai aussi été transporté par le très poétique et quasi-transcendant film de Ala Eddine Slim « The Last Of Us ».

Vous venez de recevoir le prix du meilleur documentaire au Cinemed où le nouveau cinéma tunisien vient d’être célébré.
Qu’est ce qui a changé selon vous aujourd’hui pour que nos films soient plus reconnus ?

Il existe un vrai intérêt international autour des films tunisiens et ceci grâce à un nouveau souffle apporté par des réalisateurs très prometteurs. C’est une bonne nouvelle mais le chemin reste très long. Il faut produire plus de films et donner plus de place au développement et à l’écriture pour arriver à s’inscrire dans une cinématographie plus riche, plus créatif et plus distinguée.   

 

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