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NIVINE HASSAN : Pionnière de l’art du Maquillage FX en Tunisie

Nivine exerce un métier pour le moins insolite. À 32 ans, elle est professionnelle en maquillage effets spéciaux pour le cinéma.
Prothèses, moulages corporels, peintures sur corps font partie de son quotidien.

Égyptienne par son père, et franco-tunisienne par sa mère, Nivine Hassan cultive une curiosité et une dextérité implacable.
Après une gratifiante expérience à l’étranger, elle décide de revenir en Tunisie pour faire profiter le paysage audiovisuel local de ses aptitudes et de son ingéniosité.

Nous sommes allés à sa rencontre pour en savoir plus…


1 – Pourrais-tu nous parler de la manière avec laquelle tu as découvert cette passion pour l’art du maquillage FX ? 

J’étais passionnée depuis toute petite par les films d’horreurs et les créatures que l’on voyait dedans, mais le monde du cinéma me paraissait totalement inaccessible, ça restait un fantasme pour moi.
Un soir j’étais avec mes amis à parler de ça, et là mon ami Amine Chiboub qui aujourd’hui est réalisateur m’a dit : « Pourquoi tu ne serais pas maquilleuse cinéma ? ».

Cette phrase a percuté dans ma tête, et du coup j’ai commencé à rechercher les formations sur Paris et je suis tombée sur ITM (Institut des Techniques du Maquillage).

2 – Justement peux-tu nous en dire plus à propos de la formation que tu as suivie ?

C’est une formation complète sur le maquillage que ce soit sur la mode, la télévision, le théâtre, le cinéma… J’ai suivi ce cursus mais j’ai vite compris que la mode et le maquillage beauté n’étaient pas pour moi. Je me suis donc concentrée sur le cinéma et j’ai décidé de me spécialiser dans les effets spéciaux. Le rêve commençait à prendre forme dans la réalité…

Dans cette spécialité, le challenge étant plus fort que la réalité car les formations et le matériel coûtent extrêmement cher, j’ai dû faire plein de petits boulots à côté pour pouvoir continuer.

Dans ce genre de formation, nous apprenons les ABC des effets spéciaux. J’ai donc continué à me former en faisant des recherches de mon côté, à regarder des tutos pour me perfectionner de plus en plus. Ma soif d’apprendre étant sans fin et voulant intégrer un atelier d’effets spéciaux, j’ai décidé de contacter un des plus grands maquilleurs FX en France, Jeremy Burette Caravitta qui a travaillé sur de gros projets Hollywoodiens (X-Men, The Revenant, Warcraft, Hansel & Gretel…) pour lui dire que j’avais absolument envie d’intégrer son atelier.
Deux jours après il me répond en me disant que j’étais la bienvenue. J’ai passé plusieurs mois à apprendre à ses côtés les techniques des gros effets spéciaux, la sculpture, les produits chimiques utilisés, etc. C’est à partir de là que mon aventure dans ce monde a commencé. Et j’ai décidé de venir en Tunisie pour faire connaitre ce domaine qui de mon point de vue était assez négligé des productions.

3 – Pourrais-tu expliquer brièvement ton métier pour les profanes, notamment les techniques employées pour donner vie à une transformation réussie ?

Les effets spéciaux se divisent en trois parties :

Celle que j’appelle les petits effets spéciaux, c’est-à-dire les cicatrices, les plaies, les hématomes, les brûlures : ici c’est un travail d’observation. Comment faire en sorte de reproduire une blessure pour que celle-ci paraisse réelle. Pour cela je fais mes recherches sur la blessure demandée, je la regarde sous tous les angles, et je la reproduis sur le corps ou le visage du comédien en essayant de respecter au maximum les proportions du visage ou du corps. Il faut que la blessure soit cohérente et hyper réaliste.

Celle que j’appelle les gros effets spéciaux, c’est-à-dire la création de prothèses, la création de personnage, de la sculpture au tirage final. Ici c’est un travail d’imagination et de création. Il faut connaitre l’anatomie parfaitement pour que la sculpture soit parfaite. Il faut aussi avoir des notions de sculpture, connaitre les produits à utiliser, les bons mélanges, tout ça c’est du travail. Il faut en rater plusieurs pour apprendre et en réussir une. Il faut aussi être très prudent parce que nous travaillons avec des produits chimiques, tout ça ne s’improvise pas, il faut assurer sa propre sécurité et celle du comédien.

Et la création et la reproduction d’objets, tout ce qui peut servir comme accessoires de cinéma. Dans ce cas je procède au moulage ou à la sculpture  de l’objet demandé, et je le reproduis afin qu’il soit conforme à l’original avec des matériaux plus sécurisants, par exemple pour la reproduction d’armes blanches comme des épées qui ne tranchent pas, etc.

4 – Tes premières expériences et à quel âge ?  

Mes premières expériences je les ai faite au sein de ma formation, je devais avoir 21 ans, dans des films d’école, où j’étais encore en phase d’expérimentation de ce que je venais d’apprendre. Ensuite je me suis inscrite dans une formation du jeu d’acteur (Acting International) où je m’occupais aussi de tous les effets spéciaux dans nos tournages et représentations théâtrales.

5- Les projets les plus importants sur lesquels tu as travaillé ? Combien de temps as-tu mis pour la transformation ?

Un des projets les plus importants sur lequel je me suis éclatée c’était la reproduction d’un faux corps pour le Palma Show (parodie de la série True Detective), qui devait être une fidèle représentation du corps de la victime dans la série. Ce travail demandait le moulage complet d’un corps en silicone, le tirage et la peinture. Tout ça à pris environs 6 jours.

Un autre projet tout aussi important en terme de responsabilité et de complexité technique était la création de faux bouchons de champagne pour une campagne de pub pour le champagne Mumm pour le PSG. J’étais chargée de créer de faux bouchons avec lesquels les joueurs pouvaient jongler. Je devais trouver la bonne texture et le bon matériel pour que les bouchons rebondissent bien et soient assez légers pour éviter aux joueurs de se blesser. Ce travail m’a pris une semaine.

Un autre projet qui était assez dur émotionnellement était une émission sur la reconstitution de scènes de crime. J’étais tiraillée entre la douleur que je ressentais quand ils me présentaient les photos des victimes et le fait de devoir faire mon travail et reproduire les blessures, sachant que les victimes étaient présentes sur le plateau. J’avais la responsabilité de reproduire ces blessures exactement fidèles aux vraies pour ne fausser en aucun cas ce que les victimes ont subi. C’était assez éprouvant.

 

6 – Quelques anecdotes croustillantes de tournage/shooting s à nous raconter ?

Ce qui m’a surpris en venant en Tunisie, c’est de voir à quel point ce métier était mal connu. J’ai eu plusieurs fois affaire à des acteurs qui avaient très peur de garder des séquelles des produits que j’ai utilisé sur le visage. Il me fallait à chaque fois expliquer que les produits utilisés sont étudiés spécialement pour ça et qu’ils ne risquaient absolument rien.

Ce qui me fait toujours rire aussi c’est de voir la réaction des gens quand ils voient le maquillage terminé. Entre le dégoût et la fascination.

Un jour, étant en tournage à l’extérieur, je devais transférer le comédien de la loge au plateau, une passante s’est arrêtée pour nous proposer d’emmener le comédien à l’hôpital, et une autre nous a proposé de la pommade cicatrisante car son mari avait fait la guerre d’Algérie et que cette pommade était très efficace.



7 – Quelles sont pour toi les références au cinéma en matière de maquillage ?

Beaucoup de films sont des références au cinéma en maquillage FX. Que ce soit en terme de ghore ou de maquillage beaucoup plus raffiné les références sont nombreuses. Moi le film sur lequel j’ai ouvert les yeux et avec lequel j’ai découvert les effets spéciaux c’est l’Exorciste, de William Friedkin. Même s’il n’a pas très bien vieilli c’est ce film qui m’a ouvert la voie. Sinon d’autres films sont très impactant en terme de maquillage FX comme Hannibal de Ridley Scott, Edward aux mains d’Argent de Tim Burton, The Curious Case of Benjamin Button de David Fincher… il y en a plein.



8 – Existe t-il une formation en Tunisie pour cette spécialité ? Y’a t-il d’autres personnes qui maîtrisent ce métier ?

A ma connaissance il n’existe aucune formation qui propose de se spécialiser dans les effets spéciaux en Tunisie.

J’ai remarqué depuis un an que je suis en Tunisie, que ce métier commence à intéresser de plus en plus de personnes. Je connais quelques maquilleuses qui ont des notions d’effets spéciaux et qui cherchent à se perfectionner de plus en plus.


9 – Quel est ton dernier projet en date ? Sur quoi bosses-tu maintenant ? Allons-nous voir ton travail sur nos écrans prochainement ?

Je viens de finir le tournage d’une série Ramadanesque Lybienne « Rubik » sur laquelle je  me suis éclatée pas mal car il y a beaucoup d’effets spéciaux.

J’ai travaillé l’année dernière sur le film De la Guerre de Fadhel Jaziri qui devrait sortir prochainement.

Et dernièrement je suis allée à l’avant première du film Black Mamba, d’Amel Guellaty, qui devrait tourner dans les festivals avant d’être projeté officiellement en Tunisie.

10 – Quel plaisir ça te procure de créer ces textures et de transformer les gens ? A quels types de problèmes peux-tu faire face lors de ton travail ? 

Lorsque je lis un scénario et que je prends connaissance de l’évolution dramaturgique des événements et du personnage, mon but est de faire en sorte que ce qu’a imaginé le réalisateur concorde avec ma création. Et le plaisir ultime c’est quand ma création dépasse les attentes du réalisateur. En quelque sorte je donne vie à une image qui était fantasmée par le réalisateur. Et quel bonheur de voir que la transformation aide le comédien à prendre totalement possession de son personnage.

Pour ce qui est des problèmes, j’en reviens au fait que cette spécialité est mal connue en Tunisie. Le matériel nécessaire n’est pas disponible sur le marché Tunisien. Je dois constamment faire des allers retours en France pour m’approvisionner. Lorsque je négocie mes contrats avec les producteurs je me retrouve souvent confrontée aux problèmes de budget. Car en général ils ne se rendent pas compte à quel point ce matériel à un coût. Qui dit transformation et texture dit matière. Et cette matière varie tellement par rapport aux effets souhaités. J’utilise des produits certes chimiques mais qui sont spécialement étudiés pour être appliqués sur la peau, dans les yeux, dans la bouche des comédiens en totale sécurité. Ce qui justifie le coût élevé des matériaux. En ajoutant à ça le savoir-faire, le budget gonfle rapidement.

Mais au final, lorsque les producteurs et les réalisateurs voient le procédé de travail et  le résultat, ils comprennent mieux et finalement se rendent à l’évidence. Mais c’est toujours un peu difficile au début de leur faire comprendre tout ça.


11 – D’où te vient ton inspiration lorsque tu dois entièrement créer un personnage ?

Je commence d’abord par créer une mise en situation sur un thème qui me tient a cœur. Ensuite j’entame la phase de sculpture et je laisse mes mains faire le reste. C’est plus une sensation qu’une démarche à suivre.

12- Pour, “It’s not coming soon”. Est-ce vraiment le premier court métrage de genre horreur tunisien ?
Combien de temps a-t-il fallu pour peaufiner le personnage principal de la confection aux retouches ?

« It’s not coming but soon » est une idée imaginée par le jeune réalisateur Bilel Slim, qui m’a sollicité pour ce travail de mise en situation dans lequel je présente mon savoir-faire. Je ne connais pas de films d’horreur tunisien qui a demandé la création complète d’un personnage, chose que j’ai faite dans ce court métrage. Je n’ai pas la prétention de dire que c’est LE premier court métrage de genre horreur en Tunisie, mais c’est MON premier projet de genre horreur en Tunisie. Et j’ai bien l’intention d’en faire d’autres.

Il m’a fallu 4 jours pour créer ce personnage et entamer le tournage. La pose des prothèses étant un peu plus complexe car c’était de l’auto-maquillage, c’est-à-dire que j’ai posé les prothèses sur moi-même, ce qui est un peu plus compliqué et prend un peu plus de temps.

A propos de Maurad Lasram

Le Falco peregrinus en chef de Zoopolis. Sa tâche est de veiller à ce que ses falconidés rédacteurs partent à la chasse de l'information. Ce rapace robuste, de taille moyenne, réputé pour être l’oiseau le plus rapide du monde en piqué, est surtout cinéphile et cinéaste en herbe. Il a déjà réalisé deux courts-métrages et participé à plusieurs tournages.

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